Quand les ambitions personnelles font ombrage à l’émergence

De nombreux leaders des partis politiques de l’opposition pour l’essentiel, considèrent qu’ils sont la seule solution envisageable pour l’émergence du pays.

Par Marlyse Abeng

Dans son livre « Cameroun, l’opposition en panne » (2012, Editions Lupeppo), Ahmadou Sehou fait une autopsie de l’échec de l’opposition. «L’examen des vingt dernières années a démontré que les menées solitaires sont sans lendemain et que les pertes engrangées sont plus importantes que les bénéfices tirés des compromissions, des trahisons et des neutralisations réciproques. Loin d’être devenus plus forts, les partis d’opposition se sont décrédibilisés dans l’opinion et ont perdu progressivement le soutien populaire», écrit l’enseignant-chercheur. Aujourd’hui plus que jamais, ces écrits valent leur pesant d’or. En effet, que ce soit au sujet de la crise anglophone que sur la candidature unique pour la présidentielle 2018, l’opposition est divisée et cette candidature a peu de chances d’aboutir. Tant les ambitions personnelles font barrage. « Nos portes sont grandes ouvertes. Nous n’excluons pas des alliances ou des coalitions avec d’autres partis », assure Joshua Osih, 49 ans, candidat par le premier parti d’opposition, le Social Democratic Front (SDF).  Sauf que la réalité de ses propos est toute autre.

Alors que la présidentielle de 2018 approche à petits pas et que le pays fait face à d’énormes problèmes d’insécurité dans les régions anglophones du fait de la radicalisation des sécessionnistes, les principaux acteurs de l’opposition se regardent en chiens de faïence et peinent à faire front commun avec le pouvoir en place. Une méfiance qui les met mutuellement en situation de challenge. 1er Octobre 2017. Les sécessionnistes tentent vainement de proclamer l’indépendance de l’imaginaire République d’ambazonie dans les régions anglophones du Cameroun. Le président Paul Biya appelle au dialogue après les violences qui ont suivi la tentative de proclamation de leur indépendance par les séparatistes de la partie anglophone du pays, en soulignant que seul un dialogue « serein » permettrait d’apporter des solutions durables aux problèmes. Le porte-parole du gouvernement, Issa Tchiroma-Bakary, a estimé que ceux qui prônaient les idées indépendantistes en seraient non seulement exclus mais devraient d’abord demander pardon avant de participer à un tel dialogue. Le SDF lui, principal parti d’opposition plutôt bien implanté dans la partie anglophone du pays, n’a jamais caché qu’il est un fervent soutien du fédéralisme.

Dans cette ambiance conflictuelle, rien ne laisse présager les perspectives d’une possible convergence au niveau de l’opposition. Les antagonismes vécues au niveau des formations politiques de l’opposition sont loin de se dissiper si l’on prend le cas du Cameroon People’s Party (CPP) qui se considère comme la seul association politique digne de ce nom. Ce parti écarte toute possibilité de coaliser avec les autres formations d’opposition. « l’idée de mettre en place une coalition des partis politiques pour affronter le Rdpc est bonne. Mais, la réalité politique au Cameroun ne nous convainc pas. Nous voulons des gages qui tardent à se manifester», a soutenu Edith Kah Walla. La même attitude est perceptible au sein de l’UPC lorsque Basile  Louka, l’un de ses cadres soutient «ni idéologie ni ressources humains de qualité, ni des gens de conviction. Pourquoi dans ces conditions se mettre avec des gens avec qui l’on n’a rien en partage» ?

Pour Mathias Eric Owona Nguini, Politologue et enseignant à l’Université de Yaoundé-II, la coalition de l’opposition « est peu probable, et même quasi-impossible, compte tenu de l’état d’esprit des autres figures de l’opposition. De nombreuses personnalités considèrent qu’elles sont la seule solution envisageable dans la perspective d’une candidature unique de l’opposition ». De fait, il y a « trois personnalités de fort calibre qui pourraient revendiquer une stature de présidentiable: Maurice Kamto (président du parti Mouvement pour la renaissance du Cameroun, MRC), Akere Muna (avocat et initiateur du mouvement « Now »), et Joshua Osih », détaille Stéphane Akoa, chercheur camerounais.

Et le SDF estime qu’un candidat unique de l’opposition ne peut que venir de ses rangs. « Qui a déjà vu un benskin (moto-taxi) tirer un camion? », demande ainsi un cadre du parti à l’AFP. Joshua Osih ne semble lui-même pas ouvert à rejoindre un autre candidat. Cabral Libii, journaliste et analyste politique de 38 ans, qui s’est fait connaître pour ses interventions dans les médias et sur les réseaux sociaux et a été investi par un petit parti, Univers, a récemment suggéré l’idée de primaires. Mais aucune figure de l’opposition n’a répondu à sa proposition. « C’est étonnant », dit-il. Enfin, l’avocat Akere Muna, candidat à l’élection présidentielle 2018, s’est dit disposé à s’éclipser si un autre, au sein de l’opposition présentait un meilleur profil que lui. Alors « on tâtonne, et dans ce grand n’importe quoi chacun arrive à la table des négociations en se disant qu’il n’est pas moins fort que l’autre », regrette M. Akoa.

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